La langue, archipel de l’ambigüité (Un retour sur une semaine d’ateliers d’écriture et plus…)

La langue, la meilleure… ou la pire des choses ? La langue, moderne réincarnation de la figure de Janus[1] ? Quand l’une des faces nous ouvre à la rencontre et au partage, l’autre nous confinerait dans une identité bornée, nous enfermerait dans une case essentiellement administrative, nous ouvrirait (ou nous fermerait) un droit ?

Ce questionnement nous a conduits à proposer, dans le cadre de l’Université de printemps 2014 de Lire et Ecrire, cinq jours d’ateliers d’écriture sous l’intitulé : ‘L’atelier d’écriture, outil ou défi pour une formation à l’interculturel’.

Le retour que nous en proposons ici prend la forme d’un kaléidoscope mêlant descriptifs d’ateliers, réflexions sur le rapport entre ‘langue’ et ‘intégration’, brève mise au point sur ce qu’est et permet l’atelier d’écriture, portraits et témoignages.

Pascale LASSABLIÈRE
Michel NEUMAYER

 

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(NB. Les ateliers évoqués ici ont été publiés dans deux ouvrages :

  1. Créer en éducation nouvelle – Savoirs, imaginaires, liens au cœur des ateliers de lecture et d’écriture » (M.Neumayer et alii – Chonique sociale 2018)
  2. Animer un atelier d’écriture – Faire de l’écriture un bien partagé (O+M.Neumayer, ESF Editions 2003)

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« Le jour où je me suis emparé de la langue française, j’ai perdu le japonais pour toujours dans sa pureté originelle. Ma langue d’origine a perdu son statut de langue d’origine. J’ai appris à parler comme un étranger dans ma propre langue. Mon errance entre les deux langues a commencé… je ne suis donc ni japonais ni français. » Akira Mizubayashi[2]

Notre idée était de questionner les ambigüités de relation entre langue et intégration ; d’entrer par la pratique dans quelques usages émancipateurs ou, au contraire, aliénants d’un médium que l’on pourrait croire neutre. Quelle pratique ? Celle d’ateliers d’écriture à partir desquels chacun aura tout loisir d’interroger ‘de l’intérieur’, à partir de son propre vécu, les raisons mêmes d’entrer (ou non) dans la langue d’un ‘pays d’accueil’, de répondre (ou non) à une demande de cet ordre.

B comme ‘Bruxelles mobilité’ (Un dispositif d’atelier / Une écriture au service du lien)

« Le visage est plus que le visage : il fait énigme, il porte le temps,
son temps. » Emmanuel Levinas[3]

Dans ce dispositif, le recours à l’écriture sert l’idée d’humanité commune au sein même de la diversité. Diversité de langues, de cultures, de préoccupations au cœur d’une même ville, Bruxelles.

Il est basé sur la fiction d’une ‘fête de la mobilité’. À cette occasion, la ville de Bruxelles aurait mis une ligne spéciale de bus au service des citoyens pour faciliter leurs déplacements. L’idée étant que dans un même bus les voyageurs finissent par se raconter leur vie, leurs joies et leurs peines. Que la langue, ce jour-là, plus que tout autre, les relie.

Temps 1. Le cadre
Comme toujours, l’atelier commence par un temps de l’effervescence et de recherche de mots (ici sur ‘Bruxelles mobile’). Puis il s’agit d’installer le cadre : ce sera celui d’un bus spécial, le 28, dont nous dessinerons l’itinéraire (fictif) sur le plan de la ville.

Temps 2. Le temps du personnage
Sur la base de portraits-photos très divers (âge, couleur de peau, sexe) affichés, chacun choisit le personnage ‘qui lui fait signe’ et dont il épousera l’identité. Ceci à travers une série de petits flashs de la vie ordinaire : « ce que, moi personnage, j’ai mangé ce matin ; ce que j’oublie souvent ; mes vêtements préférés ; etc. » Lecture en petits groupes.

Temps 3. Le temps de la vacuité
Dans un moment d’attente, à l’arrêt du bus, les personnages passent en revue toutes des choses petites et grandes, en ce jour et en ce lieu, qui leur tournent dans la tête. Il en découle un texte, chacun dans sa bulle.

Temps 4. Transports… en commun
Le bus arrive (une série de chaises sont disposées en rangs parallèles). De station en station, les participants prennent peu à peu place. À chaque arrêt, lecture des textes des nouveaux venus.

Temps 5
Au terminus, ‘Tout le monde descend.’ Chacun produit un texte qui ‘ramasse’ tout ce qu’il a entendu. Lecture des textes.

 

S comme salmigondis de synonymes / Quelques réflexions sur une page de dictionnaire La liste de mots que propose un dictionnaire en proximité sémantique plus en moins grande avec le terme ‘intégration’ est édifiante[4]. Là où ‘assimilation’ ou ‘fusion’ (les deux mots les plus proches selon le CNTRL) impliquent la disparition de l’état antérieur, ‘union’, voire ‘unification’ semble au contraire préserver les entités premières, quitte à les intégrer dans un ensemble plus vaste (exemple : les États-Unis). Quant à ‘incorporation’, on pense soit à l’armée, soit à une recette de cuisine. Avec ‘insertion’, on imagine que A entre dans B (‘insérer une lettre dans son enveloppe’). Que dire, en fin de liste de ‘adaptation’ qui renvoie à un travail d’ajustement à de nouvelles normes, de ‘affiliation’ qui signifie inscription au registre d’un ensemble plus grand ? Etc. Source : www.cnrtl.fr/synonymie/int%C3%A9gration/substantif

 

Que d’implicites derrière chaque expression ! Autant de nuances que des heures de formation en alpha ne suffiront pas à éclairer… C’est pourtant bien là, entre préservation de soi et transformation, entre ‘mêmeté’ et ‘ipséité’[5], que se niche le cœur de la question : quels mobiles et motifs d’apprendre une langue nouvelle un apprenant aurait-il ? que dire de possibles refus ? comment comprendre toute une palette d’attitudes ?

F comme Francis / Témoignage

Francis est engagé dans l’association des apprenants L’illettrisme Osons en Parler[6]. En 2005, il participait au projet de rédaction d’un livre L’illettrisme, il faut le vivre. À la page 92, on peut lire :

J’ai un message à faire passer
Je veux dire aux gens que les illettrés sont en difficulté, c’est vrai !
Mais il faut arrêter de dire qu’ils ne sont pas capables de se débrouiller dans la vie !
Francis

Lorsque Francis a commencé sa formation en alphabétisation, je voyais de grosses perles de sueur s’échapper de son crâne rasé. Nerveusement, il froissait en boule ses nombreuses tentatives, descendait prendre l’air, recommençait avec acharnement.

La dernière fois que j’ai vu Francis, il disait avoir fait beaucoup de chemin. Il disait sa découverte de la poésie et son amour des mots. Il disait : « Je suis tombé amoureux de l’écriture » et prenait plaisir à offrir des poèmes aux personnes qu’il aimait.

R comme rencontre « 1492, ou ce que dit la langue de la Rencontre des deux mondes » / Un dispositif d’atelier

À contrario du premier atelier, cette proposition (animée le 3e jour de l’Université de printemps) met à mal la vision consensuelle courante d’une langue qui ne serait que ‘trait d’union’. L’atelier a été inventé en 1992 au moment-même où, 500 ans après, le monde occidental ‘fêtait’ la découverte du Nouveau Monde[7]. On y découvre une palette d’usages sociaux de l’écriture qui, à travers les siècles, en ont fait une sorte de couteau suisse au service de la prise de pouvoir. Heureusement, dans une dernière phase consacrée à l’écriture du rêve, la part d’inconscient que nous portons tous ouvre une brèche salutaire. Celle d’un imaginaire (d’un inconscient peut-être) qui transcende les clivages, sans les annuler pour autant. Un possible ‘en-commun’, fenêtre ouverte sur une culture de paix à construire.

Temps 1. La langue, vecteur de prise de contact
Jeu de rôle sur l’arrivée des Conquistadors dans le Nouveau Monde. Si, dans cette séquence, ‘on parle’, c’est pour se saluer, s’accueillir même si on ne se comprend pas. Ici, ce sont plutôt les gestes qui disent les rapports de soumission ou la surprise.

 Temps 2. La langue outil de spoliation
Écoute du témoignage d’une sociologue algérienne qui narre comment, en 1830, les colons français, au prétexte qu’il n’y avait pas de cadastre, donc pas de documents écrits, se sont accaparé des terres indigènes.

Temps 3. La langue, support de l’imagination
Détour par une chronologie publiée dans la presse en 1992. Cette fois-ci, la consigne est de donner du volume, c’est-à-dire de traduire en récits, en fictions donc, des énoncés lapidaires tels que : « prise de X », « débarquement à Y », « troisième voyage vers Z ». On use des mots pour imaginer ce que l’on ne voit pas. On donne corps à des tableaux, des représentations où se mêlent réminiscences cinématographiques, lectures, fantaisie, gout du détail. Que l’on partagera.

 Temps 4. La langue et les codes graphiques pour rendre compte
Il s’agit à présent de produire différentes cartes des voyages de Christophe Colomb. Des dominantes sont proposées. Elles vont du plus réaliste (« Dessins des rivages pour leurs Gracieuses Majestés ») au plus étrange (« Topographie transgressive avec stratégie de déplacement ») en passant par le subjectif (« Les étapes du doute et de l’espoir »), le politique (« Amiral et baptiseur de terres »), le guerrier (« L’inconnu est dans la marge »). Cette phase se termine par la production de Lettres à sa Gracieuse Majesté.

Temps 5. La langue qui légifère et instaure la Loi
Production de règles d’organisation d’une société nouvelle dans un monde nouveau. Deux options : la Reine d’Espagne fait à l’Amiral dix recommandations pour gouverner ; Colomb ou Cortes établissent les dix premiers articles d’une Loi Fondamentale. Travail en écho avec Le Code Noir, texte de loi de 1685 rédigé par Louis XIV et qui définit le statut des esclaves dans les iles françaises.

 Temps 6. La langue des rêves, pont, territoire commun
Qu’ils soient ‘Indiens’ ou ‘Conquistadors’, les participants écrivent leurs rêves. Qu’ils soient fastes ou néfastes, ceux-ci font liens au-delà des inscriptions sociales, rappent notre commune humanité.

T comme Taleb et G comme Gusztav / Portraits 20 juin 2014. Journée mondiale du réfugié.Taleb vient d’Irak. Gusztav est Rom du Kosovo. Tous deux fréquentent Grappa (une asbl de Verviers qui organise des formations FLE pour adultes). Tous deux veulent cette fois-ci une action VISIBLE. Il faut FAIRE COMPRENDRE la situation réelle des réfugiés ! Faire passer le message aux passants et aux journalistes que ce sont d’abord des contraintes de survie qui poussent à quitter le pays : la guerre, la violence, la maladie, la famine, la pauvreté.Le groupe est débutant à l’oral. Les apprenants sont très motivés pour transmettre un message marquant, quelque chose qui touchera au cœur. Il faudrait des mots, et encore plus que des mots.Heureux hasard ? L’exposition temporaire sur Juan Miro vue au Centre culturel de Spa permet d’aborder la question de la transposition par un créateur d’une problématique humaine : Miro avait lui aussi quitté son pays, la guerre, le franquisme ; avait produit des affiches de soutien à ses compatriotes fuyant le pays.Tout cela avait fortement impressionné les apprenants. Que faire pour la journée du réfugié ? Taleb voulait travailler à partir de l’image de mains. Il avait une image précise en tête, mais pas les mots pour la dire. Les autres le suivaient avec confiance. Etait-ce sa détermination ? Etait-ce le sentiment qu’ils étaient aussi de ‘ceux qui partent’ ?Alors chacun a fabriqué une main qui portait le drapeau de son pays. Alors, d’essais en essais, ces mains ont fini par se disposer sur trois étages. Alors des mots sont arrivés. Des mots parlés dans l’urgence du travail. Des mots écrits sur l’installation-même car il fallait dire, noir sur blanc, ‘ce qui fait fuir’. Fuir pour rester en vie.

Ça c’est bon Taleb.
Après tu mets ça.
Le deuxième dessus ?
Couper ça.
Connais ?
Doucement Taleb, doucement.
Encore un peu. Là.
Ça va.
Allez Taleb.
Professionnel, hein ?
Comme ça, hein ?
Couper ça.
Doucement.
Avec le petit petit, hein ?
Oui, petit comme ça.
Doucement.
C’est bon ça.
Professionnel, hein ?
(Extrait des paroles de Gusztav)

I comme interpellations… / Questionnement sur la langue

La langue, la meilleure… ou la pire des choses ? Cette question nous interpelle en tant que professionnels de l’alpha chargés de former des personnes à la maitrise d’une langue nouvelle (ou non). Elle nous interroge sur le sens de notre activité et sur notre ‘rapport aux prescriptions’ qui nous viennent des institutions ; sur les choix administratifs que font aujourd’hui nos pays quant aux critères pour l’intégration[8] ; sur un écart qui pourrait aller grandissant entre, d’un côté, les valeurs que nous portons à titre individuel, notre conception de l’accueil, notre représentation de ce que signifie ‘vivre ensemble au sein d’une même société’ et, de l’autre, les contraintes, notamment administratives et financières, qui pèsent sur notre travail et notre emploi de formateur.

La langue, la meilleure… ou la pire des choses ?… nous concerne en tant que linguistes. Nous devons admettre que le vaste champ des pratiques langagières n’est pas neutre. Au-delà de l’argument communicationnel (‘une langue, cela sert à parler avec d’autres’, un prêt-à-penser dans lequel on cantonne ordinairement la nécessité ‘d’apprendre une langue’), nous ne pouvons plus nous cacher à quel point les pratiques langagières sont traversées par la question politique. Nul besoin de recourir aux analyses sur la perversion des langues par les régimes totalitaires[9] ou de penser manipulation des esprits par la publicité ou les médias. Y aurait-il, au sein même des pratiques de l’alpha, au nom de la prééminence de la langue du pays d’accueil, une hiérarchie des langues ? Toutes ne se vaudraient donc pas ? L’argument de l’intégration avec son corolaire de l’accès à l’emploi, masque notre subordination, en pédagogie aussi, à des conflits, à des renversements de rapports de force dont, à l’échelle mondiale, nous voyons bien aujourd’hui la montée, aussi bien dans le commerce que la culture, la finance… et même dans la formation.

Et que savons-nous, au plan intime, dans la subjectivité, dans l’imaginaire de chacun, des effets de ‘l’imposition’ d’une langue commune ? Ce ‘passer-outre’ les langues de naissance, langue de la tribu, langue de la famille comme si l’expérience langagière que tout sujet fait depuis le jour de sa naissance était finalement de si peu face à l’impératif de l’insertion dans un pays dit ‘d’accueil’ !

La langue nous interroge enfin en tant que pédagogues. Comment aborder ces questions avec les apprenants eux-mêmes sans négliger par ailleurs les indispensables apprentissages ? Quelles situations imaginer qui invitent à questionner avec eux des idées toutes faites ? Et si c’était, au sein même des apprentissages, que se jouait la fameuse émancipation, antidote à l’instrumentalisation (la langue du pays d’accueil réduite à un simple sésame pour des papiers, pour un emploi).

 

M comme Mouloud / Portrait Mercredi 2 aout 2014. Mouloud s’est mis à lire à l’atelier il y a quelques mois. Ce mercredi, il dit être déprimé. « Je n’ai rien fait depuis 2 mois au moins, j’ai ma tête pleine, je n’en peux plus. » Cela fait des années qu’il cherche du boulot, comme mécanicien. Mais avec ses difficultés pour lire et écrire, il ne trouve rien. Je connais Mouloud depuis presque 10 ans. Il a mis 6 ou 7 ans pour obtenir des papiers. Jusqu’à sa régularisation, il travaillait à droite, à gauche dans des garages qui l’exploitaient, ne le payaient pas toujours. Entretemps, il a rencontré Bénédicte qui est devenue sa compagne. Mouloud a une quarantaine d’années. Il est d’origine algérienne. Il est venu en Belgique, parce que chez lui, près de Mostaganem, il n’y avait pas de travail. Avec Bénédicte, ils ont construit un petit nid. Mouloud ne parle pas beaucoup, mais quand il réussit à lire quelque chose, de petites étoiles brillent dans ses yeux. Il voudrait tellement trouver du travail ‘en clair’. Hier, il était très triste. Avec Bénédicte, les choses sont devenues difficiles. Elle lui reproche de ne rien dire. Elle voudrait qu’il trouve du travail et se demande s’il fait tout son possible pour en trouver… Inscrit dans plusieurs agences intérimaires, Mouloud prend tout ce qu’il trouve quand l’écrit n’est pas indispensable. Il s’est présenté dans un garage à Eupen. Ils cherchaient un mécano. «C’est la première fois que je voyais un patron qui parle comme ça, gentil. » Il a rendez-vous dès qu’il rentre d’Algérie. Il a décidé d’y retourner pour un court séjour. « Il faut que je parte un peu. Cela fait plusieurs années que je ne suis pas retourné. Je reviendrai dans une ou deux semaines. Maintenant, il faut que je parte, que je revoie ma famille. Ici je ne tiens plus. »

 

A comme argumentaire / En lien avec l’Éducation nouvelle

Il existe, dans nos différents pays, bien des sortes d’ateliers. Leurs enjeux varient fortement. Pour nous, pour l’Éducation nouvelle, un atelier d’écriture est d’abord un dispositif pour penser. Penser est ce qu’il y a de plus commun entre les hommes.
Un atelier démarre toujours par un temps de collecte de mots, d’images, de sentiments. Avec les mots, nous n’exprimons pas notre pensée : nous la construisons. Un atelier est un moment privilégié de prises de conscience qui se font grâce au groupe. On y travaille, on y écrit soit seul, soit avec d’autres, soit pas du tout, mais le plus important, c’est la pensée que chacun développe en soi, pour soi, en dialogue avec soi.
Dans un atelier, il n’y a pas de ‘bonne réponse’. Il n’y a que ‘des réponses’. Un atelier est réussi quand il séduit, surprend, déplace le déjà connu, et finalement rassure. Sur soi bien sûr, mais, plus important), sur notre capacité à construire ensemble de nouvelles façons de comprendre ce qui nous arrive. Un atelier n’est ni une leçon, ni un exercice mais une épreuve : celle de grandir et de tisser des liens.

 

P comme Polaroid / Témoignage

Chaque semaine, mon travail m’emmène dans le train Verviers-Bruxelles. J’ai toujours eu envie d’écrire dans le train comme s’il rendait plus sensible le temps qui passe… Une étrange langue y apparait, comme si, dans un virtuel arrêt, il devenait possible de saisir des vies réunies. Une sensation plus fine de ce qui fait l’Homme : naitre, passer, disparaitre.

Bruxelles / le ciel moutonne / intouchable douceur / gris sur bleu / azur en attente.
À côté de la fenêtre / sa tête est posée / sur ses bras croisés il respire profond / la peau rousse.
Le teeshirt étiré / le soleil n’a pas touché / le blanc laiteux des épaules.
Les yeux sont fatigués / et les mains épaisses / les ongles courts et un peu noirs /signent un travail physique.
La vitesse se calme / les cris du bébé aussi / Liège approche / d’autres yeux autour s’ouvrent un peu.
Allo ? C’est Ginette / Dis, on arrif à Liéch / Oui on sera là dans une demi-heure / Je suppose / Allez Jean d’accôrd / À tantôt hein dis / Oui oui à tantôt.
Tunnel de vert sombre / même pas de mures / en dessous du mur / mots colorés.
Messages tagués / le soleil éclaire loin / les moutons blancs rosés / l’azur pâlichon, malade.
Queue dans l’allée / Pardon / Excusez.
Les sacs devant les jambes / ou sur le dos / on descend.
Nina chante Feeling Good / Tu es dans le train ? / Je serai vers 19h35 à la maison, et toi ? / Vers 20h / OK alors je prépare à manger.
Petits monts / forêts serrées / Ardennes / presque Verviers.
Clic sur la croix rouge / clic pour fermer mail / clic sur la pomme / clic sur fin de session / clic sur éteindre.

 

C comme carte d’identités /
Un dispositif d’a
telier inspiré du film de Jean-Arthus Bertrand
« 7 milliards d’autres… »

 Nos identités sont multiples, contradictoires, foisonnantes. Elles sont toujours en partie insaisissables. Or des documents prétendent dire qui nous sommes : les cartes d’identité. Elles réduisent notre complexité à quelques données élémentaires assorties d’une photo aux contraintes désormais extravagantes. Elles ouvrent et ferment des portes. Elles nous classent, nous cataloguent.
L’objet de ce troisième atelier est de travailler ce ‘qui nous sommes’, une question souvent brulante quand les médias s’en mêlent (identité nationale, religieuse, signes ostentatoires, etc.). Il est de tenter par l’écriture de faire en quelque sorte baisser la température. Là encore, il s’agit de pointer le rôle de la langue et de l’écrit des usages sociaux très peu questionnés.

 

Temps 1. À l’échelle du monde
Nous sommes nombreux à avoir suivi l’étonnant projet du photographe Yann Arthus Bertrand[10] qui consiste à interviewer de multiples personnes de par le monde en leur posant à chaque fois les mêmes questions sur différents thèmes : la vie, la santé, le travail, l’amour, l’art, la religion, la mort, etc.
Trois extraits du DVD 7 milliards d’Autres sont présentés. Chacun prend des notes sur ce qui se dit, sur ce que les visages vus suscitent en lui. Interrogation sur ce que signifie ce multiple plein de singuliers ; ce qui nous différencie et nous relie ; sur ce qui est non pas identique mais commensurable (nous pouvons le mesurer ensemble).

Temps 2. Pour nous, le temps est venu d’enrichir la base de données
Fabrication de deux listes. La première est ‘l’abécédaire de personnes qui nourrissent ce que nous sommes aujourd’hui’. Douze noms, numérotés. En face de chaque nom, une date, un lieu, un objet qui lui correspondent. La seconde, inspirée de quatre thèmes du DVD (‘Transmission’ ; ‘Guerre’ ; ‘Ici, là-bas’ ; ‘Expérience de vie’) est un nuage de mots dont chacun en retiendra finalement douze, les plus importants pour lui. Numérotés eux aussi.
Personnes et mots clefs sont reliés par leurs numéros communs. Écriture : « Entre réalité et fiction, entre hasard et nécessité, chacun tisse concrètement, c’est-à-dire narrativement des liens entre quelques noms propres et les mots qui leur correspondent. »

Temps 3. Moi-même comme un autre
De cette mise en commun naitra un texte réflexif : « Le moi dans la nébuleuse de l’autre »[11].

Temps 4. Cartes d’identité (en deux temps trois mouvements)
1 – L’identité ‘carton’
Chacun récupère une photo prise de lui la veille. Fabrication du premier volet de sa carte d’identité sur la moitié gauche d’un carton A4. La photo + les données administratives habituelles.

2 – L’identité ‘collecte’
En binômes, ‘récupération’ de fragments d’expérience bruts, c’est-à-dire de réponses à deux questions tirées du DVD. L’un parle, l’autre prend des notes ; puis on inverse les rôles.

3 – La distillation
Chacun reprend la prise de notes qui a été faite pour lui et, comme dans un alambic, réduit son témoignage à quelques phrases ‘essentielles’ qui seront recopiées sur la moitié droite de son A4 ‘carte d’identité’.

 

D comme défi / Le défi des ateliers d’écriture

« L’atelier d’écriture, outil ou défi pour une formation à l’interculturel ? », avions-nous annoncé dans le carnet de présentation de l’Université de printemps 2014.
Au terme de notre voyage de cinq jours au cœur de la langue, nous avons à peine touché à quelques notions telles que ‘identité’, ‘altérité’, ‘culture’, ‘rapport à l’autre’, ‘éthique’.
Si les ateliers de création – en alpha comme ailleurs – sont un défi, un pari jamais gagné d’avance, c’est qu’ils ébranlent la distinction théorie-pratique. On y met en tension (et non en batterie) expériences et concepts, singularité des témoignages et généralité des constructions intellectuelles abstraites. Aucun pôle ne prévaut sur l’autre. Chacun déborde son vis-à-vis. L’écriture, cette entrée dans le microscopique, reste anecdotique si elle n’est pas lue et relue à l’aune d’une pensée théorique plus large. La théorie, à l’inverse, est stérile si elle ne se donne pas à voir incarnée, c’est-à-dire portée par des sujets et des discours. C’est particulièrement probant en matière d’interculturalité, ce vaste domaine qui, au cœur de l’actualité, traverse tous les rapports sociaux. Les apprenants s’y frottent en première ligne.

 

M comme Mizubayashi / En guise de conclusion

Trois extraits d’Akira Mizubayashi[12] nous accompagnent aujourd’hui dans l’écriture de cet article. Ils disent, en conclusion, une posture qui a été la nôtre dès le début et que, par ateliers interposés, une semaine du printemps 2014, nous avons voulu partager.

« L’essentiel, c’est de pénétrer dans les profondeurs de l’expérience. Hors de là, il n’y a aucune solution, aucune issue. C’est le seul chemin possible. Si rien d’autre n’existe, il ne reste plus qu’à emprunter celui-ci. Sinon, tout devient bavardage. (…) Les mots qui proviennent d’une authentique et profonde expérience sont pourvus d’une charge singulière, d’un poids qui défie toute qualification. C’est parce que la vraie explication d’une parole évoquant une chose ou un état de choses se trouve dans cette chose ou cet état de choses. Une telle pratique de l’expression authentique ne s’acquiert pas facilement, elle ne nait pas spontanément, non plus. »

« L’apparition devant moi du français à travers ce médiateur qu’était Mori constitua l’occasion et la possibilité qui m’étaient subitement offertes de recommencer ma vie à peine commencée, de refaire mon existence entamée, de retisser les liens avec les visages et les paysages, de remodeler et reconstruire l’ensemble de mes rapports à l’autre, bref de remettre à neuf mon être au monde. »

« Habiter le français comme le dit si bien Cioran, en faire un lieu de vie, mon espace vital, ma demeure permanente, mon paysage intime, mon milieu environnemental essentiel, c’était là précisément l’objectif prioritaire et non négociable. »

 

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La formation à laquelle cet article fait référence a été élaborée et animée par Pascale Lassablière (Lire et Ecrire Communauté française / Ateliers Mots’Art), Michel Neumayer (Groupe Français d’Éducation Nouvelle / Culture de paix), Karyne Wattiaux (Lire et écrire Bruxelles).

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[1] Dieu romain à deux faces adossées, Janus est la figure de l’ambivalence, du clair et du sombre…

[2] In : Une langue venue d’ailleurs, Gallimard, 2011.

[3] In : Éthique et Infini, Fayard, 1982.

[4] Source : Dictionnaire de la langue française, CNRTL (Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales), www.cnrtl.fr

[5] Référence est ici faite aux travaux du philosophe Paul Ricœur (Soi-même comme un autre, Le Seuil, 1990) qui propose de mettre en lien ce qui nous définit en propre, notre ‘je’ inaliénable de la naissance à la mort (‘mêmeté’) et ce qui, au contraire, se transforme en nous au fil du temps physiquement, intellectuellement (‘ipséité’).

[6] Le dernier article sur l’association L’illettrisme Osons en parler a été publié dans le Journal de l’alpha n°179 (juin 2011), pp. 9-12. D’autres articles sur cette association ont été publiés antérieurement (voir la note 1, p. 103 du n°167-168 (février-avril 2009), dont un article sur le livre L’illettrisme, il faut le vivre dans le n°153 (juin-juillet 2006) : « L’illettrisme, il faut le vivre… »Quand des apprenants prennent l’initiative de se dire à travers un livre, pp. 52-57. Ces numéros sont téléchargeables sur le site de Lire et Ecrire : www.lire-et-ecrire.be/journal.alpha

[7] Cet atelier est narré en détail dans Animer un atelier d’écriture. Faire de l’écriture un bien partagé (Odette et Michel NEUMAYER, ESF, 2003).

[8] Voir dans ce numéro : Anne GODENIR et Aurélie STORME, Intégration et maitrise de la langue dans le cadre du nouveau décret PEOE de la Région wallonne, pp. XXX.

[9] Voir par exemple Victor KLEMPERER : LTI, la langue du IIIe Reich (Pocket Agora, n°202, 2003 – 1947 pour l’édition originale).

[10] À retrouver sur le site 7 milliards d’Autres : www.7billionothers.org/fr

[11] Cette formulation est empruntée à Henri Wallon, psychologue constructiviste qui fut aussi Président du Groupe français d’Éducation nouvelle (http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Wallon_%281879-1962%29)

[12] Voir note 2 pour les références de l’ouvrage. Les extraits repris ici sont tirés des pages 26, 57 et 119.